|
Au Laos, nous avions trois objectifs principaux, partager le quotidien des mahouts et de leurs éléphants (voir le récit de Karine), faire des treks dans la jungle et aller à la rencontre de peuples issus de minorités ethniques qui vivent en marge du monde que nous connaissons. Pour ce faire, nous avons tout d’abord quitté Nong Khiaw (voir récit d'Éloïse) en pirogue à moteur vers le nord. La première heure, nous étions une bonne vingtaine de touristes + bagages empilés les uns sur/sous les autres sur un long banc précaire. En fait, il s’agissait d’une planche de plus ou moins 1 pouce d’épais par 5 pouces de large vissée directement sur la coque, et ce, tout le tour du bateau à environ 2 pouces du fond. J’avoue que je n’ai pas cherché à savoir si le but principal de l’ajout de cette planche était de faire un banc ou de solidifier le rafiot. Ceci dit, le confort ressenti variait grandement selon le gabarit et la grosseur du popotin. C’est donc les deux genoux au niveau des oreilles que je me suis mis à envier la physionomie d’Oli et Élo qui eux, semblaient plutôt confortables! Arrivés à Muong Ngoi, nous étions donc bien contents de réaliser que la plupart des gens n’allaient pas plus loin! Vue le niveau d’eau de la rivière assez bas et la présence de nombreux rapides à franchir, le groupe restant fut subdivisé dans deux pirogues afin de les alléger au max et nous permettre de poursuivre en direction de Muang Kuah. Durée du trajet total annoncée: 5h. Au final, ce sera plutôt 8h de navigation entrecoupée de petites marches pour les passages un peu plus rock and roll... La beauté du paysage de ce coin de pays accidenté et sauvage nous fera bien vite oublier nos fesses, dos ... endoloris. Nous nous sentons choyés, cette rivière nous transporte vraiment dans un autre univers mi réel mi-imaginaire entre cochons sauvages, buffles, jungle, montagne, pêcheurs, enfants qui se baignent sans aucune supervision parentale, chercheurs d’or ... et coucher de soleil. Arrivés à Muang Kuah, nous rencontrons finalement Bounma, le représentant de l’information touristique avec qui nous avons eu tant de mal à communiquer jusqu’ici. En fait, à ce moment-ci de l’aventure, tout ce que l’on sait, c’est qu’il a décidé de fermer le kiosque pour les 3 prochains jours afin de nous accompagner lui-même dans notre trek. Pour ce qui est du programme et/ou de toute autre information, mystère et boule de gomme. L’homme d’une cinquantaine d’années se présente donc à notre hôtel avec son carnet (feuille vierge) et un crayon et entreprend de nous dessiner une carte à main levée de la région. On est rassurés d’entendre que son anglais parlé est vraiment meilleur que son anglais écrit. On pourra donc communiquer. Yeah! Pour ce qui est de ces talents de dessinateur ou d’organisateur, on repassera. C’est tout simplement bien différent, ici. On connait l’essentiel : demain on part à 9h, nous reviendrons au bout de 3 jours et il nous recommande d’acheter des crayons et des carnets pour les enfants des 2 villages dans lesquels nous séjournerons. Voilà, d’autres questions? Pas la peine, de toute façon, on n’aura pas vraiment d’autre réponse... Vous êtes rassuré? Bah, il n’a franchement pas l’air d’un terroriste et tant qu’à être venue jusqu’ici, on décide de tenter le coup et de faire confiance à la vie. 9h: Bounma arrive avec des souliers flambant neuf au pied et nous explique que ça fait un moment déjà qu’il n’a pas guidé et que pour le trajet entre le kiosque et chez lui, il préfère et de loin, le confort de ces sandales. Il s’éclipse ensuite quelques minutes au marché pour aller récupérer le diner et c’est parti, on monte dans un tuk tuk direction la forêt. De l’autre côté, ça monte sec pendant 2-3 bonnes heures et le plus beau dans tout ça, c’est que toute la famille semble être dans le même état d’esprit. On se laisse porter, on profite, personne ne cherche à savoir quoi que ce soit, on marche et on regarde défiler la forêt de bambou. J'aime être coupé du monde, pas de montre, pas de cellulaire, pas de GPS / remarque on ne sait pas où nous allons et il n’y a ni route ni de sentier entretenu/officiel de toute façon par ici. En tous les cas, on a intérêt à prendre soin de notre guide ;-) !! Bounma déclare ensuite la pause diner, on se fait une petite table avec des feuilles de bananiers et c’est là qu’il commence à déballer son sac, du riz collant, des mangues, des nouilles épicées, des légumes, etc. Un vrai régal !! Éloïse et Olivier à l'oeuvre pour la création d'une table à manger! On apprendra que notre guide est natif de la région et qu’il a longtemps travaillé comme instituteur dans différentes communautés reculées de la région. Il est génial, attentionné et très bon pédagogue. Chaque pause est l’occasion de nous apprendre quelque chose sur la vie des Laotiens, la faune, la flore ... même Olivier n’est pas venue à bout de lui poser une question à laquelle il n’a pas su répondre. C’est tout dire !! En chemin, vers le premier village dans lequel nous allons séjourner pour la nuit, Bounma nous explique qu’il est le seul guide à y aller à l’occasion. En fait, nous serons le 3e groupe de touristes à s’y rendre. La dernière visite remontant à novembre dernier. À la question, les habitants savent-ils que nous venons, nous avons droit à un regard incrédule puis à un « Ben non, je n’ai pas de moyens de communication pour les rejoindre, mais ce n’est pas un problème, vous verrez, ils sont très accueillants. » À l’approche de ce dernier, on rencontre des femmes du village en train de couper la forêt sur tout un flanc de montagne. C’est bien sûr l’occasion d’une pause. Elles viennent à notre rencontre, touchent les cheveux d’Éloïse, caressent les joues des enfants ... C’est la première fois qu’elles voient des enfants blancs. J’en profite aussi pour essayer leur instrument de travail, la machette, et couper, moi aussi, un petit arbre. Wow! Elles sont impressionnantes c’est femmes et le travail qu’elles réalisent est titanesque. Bounma nous explique qu’elles préparent le terrain pour planter le riz. En fait, elles coupent comme ça, entre décembre et février, tous les arbres et arbustes d'un flanc de montagne. Ensuite, elles laissent le reste de la saison sèche faire le travail et en avril,-mai, elles mettent le feu (les feux ne dégénèrent pas, semble-t-il, puisque lorsque ceux-ci atteignent la forêt non coupée, celle-ci est trop humide pour bruler). Elle plante finalement le riz en mai -juin et le récolte en novembre avant de tout recommencer sur une nouvelle parcelle l’année d’après. Oui, oui, vous avez bien lu, sur une nouvelle parcelle. On parle ici bien sûr d’agriculture strictement biologique et comme le sol en montagne est plutôt pauvre, il a besoin de la présence des arbres et arbustes pour se régénérer/fertiliser. Ce qui prend en général une trentaine d’années, parfois plus. On parle donc d’une récolte tous les trente ans. On comprend vite que ce type d’agriculture n’est possible qu’à très petite échelle et encore, pour combien de temps? C’est incroyable ... En plus, tous les 5 à 10 ans, une fois que les flancs des montagnes environnantes ont tous été utilisés, ils sont contraints de déménager le village. À ce point-ci, je vous avoue que notre cœur balance entre l’admiration devant ce savoir ancestral, cette détermination, ce travail gigantesque et cette absurdité écologique, qu'est de raser la forêt pour y récolter un peu de riz tous les 30 ans. Peut-être qu’en côtoyant les habitants on arrivera à se faire une meilleure idée... En arrivant au village perché au sommet d’une petite montagne (au centre), on est gratifié d’une magnifique vue à 360 degrés sur la jungle est les collines avoisinantes. On a tôt fait de se faire accueillir par les enfants du village mi-curieux mi-farouche. Ils regardent les enfants, semblent bien intrigués, mais prennent grand soin de bien garder leurs distances. Cela n’en prenait pas plus à nos deux infatigables randonneurs pour se décider à leur courir après... Le jeu de la tague sans contact est lancé et c’est au milieu des rires que bien vite, tout le village sait que nous sommes là. Enfin, ceux qui y sont présents, car, à cette heure, il n’y a pratiquement que les enfants et les ainés. Les hommes étant à la chasse/pêche pendant que les femmes sont à manier la machette. Bounma nous présente ensuite le chef du village et sa femme chez qui nous aurons l’honneur de partager le toit et le couvert. Après une bonne douche revigorante à la source, on explore le village. C’est incroyable, tout, mais absolument tout est fait de bambou ici : les maisons, les poulaillers, les enclos à cochon, les jardins surélevés, les tapis, les paniers, les ustensiles, les verres, les ballons, les voiturettes d’enfants et même les échasses. Incroyable, en moins d’une heure Oli c’était fait deux amis qui nous suivaient partout avec leurs échasses. Leurs habiletés étaient tout à fait remarquables par devant, par-derrière, en sautant les petits talus, en jouant au soccer, etc. Au bout de quelque temps, un des deux acolytes disparut quelques minutes avec une machette et entrepris d’en faire une paire pour fiston. Pendant ce temps, Bounma se mit à la recherche des victuailles et entreprit de nous préparer à souper avec la famille du chef. Riz des montagnes, poulet assaisonné aux herbes, oiseau, escargot… et alcool de riz. Ici, Bounma nous explique qu’on ne boit pas tous les jours, seulement lors des occasions spéciales et c’est un cadeau qui ne se refuse pas. De plus, il est de coutume de débuter le repas avec 2 verres et de le finir en beauté avec un minimum de 2 verres. Chose inédite, même Karine s’est pliée au minimum de la tradition. Je dis bien au minimum, car le chef étant visiblement ravi de notre présence, nous en a bien servi 4-5 de plus. Du coup, avec tout le monde qui parlait de plus en plus, le pauvre Bounma qui devait tout traduire n’était pas au bout de sa journée !! Sans farce, ce repas fut pour moi un moment magique comme il en arrive peu dans une vie. J’avoue avoir bien de la peine à le décrire. Il y régnait une ambiance chaleureuse, teintée de bonté humaine, de respect et de curiosité, chacun essayant de comprendre le monde dans lequel l’autre vivait sans le moindre jugement, envie ou … Deux familles, deux univers complètement différents. Allongés côte à côte sous le même toit au milieu de la jungle. L’espace d’un bref instant qui marquera nos esprits à jamais. Imaginer un peu l’homme, de plus ou moins 78 ans, qui n’a vraisemblablement jamais été en ville, m’expliquer à quel point son village de 130 personnes est rendu grand et développé. Il n'y a pas si longtemps, il a vu apparaitre les premiers vêtements dans le village, me dit-il. Le lendemain matin, on a le droit à un copieux petit déjeuner d’omelette et de riz collant avant d’assister à la démonstration du chef. C’est avec fierté qu’il nous montre toute l’ingéniosité de son peuple qui fabrique toute sorte de pièges et de trappes destinées à capturer des plus petits aux plus gros animaux de la forêt. Certains sont de vrais, alors que d’autres servants à la chasse de plus gros gibiers (buffles, etc.), sont des répliques miniatures, qu’il a confectionnées juste pour nous, histoire de nous les montrer. Le nouvelle ami d'Olivier. Comme ils ont eût du plaisir! Sans échanger un seul mot, la complicité était au rendez-vous! Voilà, il est déjà l’heure de poursuivre notre chemin. Nous serions bien restés ici quelques jours de plus afin de partager un peu plus longtemps leur quotidien. J’aurais bien aimé aller à la chasse avec eux, cela doit être épique. Et les enfants, comme ils sont ingénieux à se confectionner leurs propres jouets et comme ils sont beaux à voir jouer dehors tous ensemble en permanence. Ça fait réfléchir, pas sûr qu’on a raison avec chacun nos grosses maisons, notre internet et notre TV. Cette deuxième journée fut, comment dire, sportive... À dire vrai, Karine et les enfants m’ont surpris. À la fin, j’avoue que j’étais vanné, mais tout du long, le panorama et les explications de Bounma en valaient largement la chandelle. Nous sommes passés de la forêt de bambou, à la jungle, aux rizières et aux villages abandonnés, aux pans de montagne coupés, prêts à être brulés, etc. Bref, une journée avec des paysages tout en contraste. En fin d’après-midi, on aborde une longue descente de plusieurs heures en suivant les ruisseaux au milieu d’un vrombissement assourdissant. Il doit y avoir ici des millions d’abeilles et pollinisateurs de toutes sortes, c’est impressionnant. À l'approche du village, Bounma nous dit que nous sommes le 2e groupe de touristes à y mettre les pieds et le 1er avec des enfants bien sûr... ça promet! On cherche un peu la maison du chef puis on y dépose notre bagage. Encore une fois, rapidement les gens du village viennent rapidement à notre rencontre. Les enfants font fureur! Ils leurs touchent la peau, les cheveux, les joues! Et ça rigole!! Direction, la rivière maintenant, pour une petite baignade bien méritée. Nous sommes accompagnés de tous les enfants du village. Tout autour les enfants rient et courent! De retour au village, notre bon Bounma se met en chasse de nous dégoter à souper. Cette fois, ce sera poisson suri (particulièrement bon), poulet, riz collant et rayon de miel pour dessert. Le tout, accompagné de, deviner quoi, he oui, un peu d’alcool de riz. Peu de temps après le festin, Bounma nous quitte pour aller dormir. Il est claqué le pauvre. On reste donc, assis de longues minutes face à face, avec nos hôtes et quelques femmes du village venu boire le thé sans dire mot. On se contente de se faire quelques signes et de se sourire. Après un moment, la fatigue est de plus en plus présente. On nous fait alors comprendre qu’on peut aller se coucher, mais eux ne bougent pas et nous observent. Spécifions qu'il n'y a pas de chambre donc il s'agit simplement de reculer les fesses de quelques pouces puis de s'allonger! Les enfants vont se coucher, pas de réaction. Je vais me coucher, pas de réaction. Karine, finit elle aussi par abdiquer et aller se coucher et, deviner quoi, pas de réaction, ils continuent à nous observer avec le même intérêt !! J’avoue que c’est un peu étrange, mais comme on ne se sent pas le moins du monde en danger et qu’on est fatigué, on ferme les yeux et hop, on est parti. Comme c’est bon de se coucher après l’effort !! Le lendemain matin, on se rend vite compte que Bounma n’est pas pressé, alors on déjeune, boit un premier thé puis un deuxième et .. On se promène dans le village, on va visiter l’école, la plantation hévéa... jusqu’à ce que Bounma se décide à m’apprendre à pêcher à l’épervier. On le voyant faire ça avait l’air tout simple à lancer, le filet se déployait et retombait en un ovale quasi parfait. Aller à mon tour, bon alors mon premier lancer était mon premier lancer et après disons que j’ai rapidement progressé de la ligne droite emmêlée à la figure en huit, au quasi ovale au … à la plus grande joie de tout le village venu assister à l’événement. Après un certain temps, me jugeant prêt ou du moins ne voyant plus d’amélioration marquée, le chef du village et Bounma m’amènent à la pêche. La vraie, cette fois!! Premier lancé de Bounma, 1 poisson. Il me met la pression celui-là!! Le chef quitte avec un filet qu’il tend un peu plus amont. Un des jeunes quitte avec l’épervier et en attrape quelques-uns. Pendant ce temps, Bounma se promène dans la forêt et entreprend de nous récolter une salade et des herbes pour aromatiser nos prises. Éloïse et Olivier sont sur le point de m’abandonner quand un malheureux petit poisson se prend dans mon filet. Ouf, l’honneur est sauf. Juste à temps, car on m’appelle. On en est déjà à la préparation du repas et le feu crépite. Ce midi, ce sera poissons grillés au bord de la rivière. Le chef est tout content de me voir arriver avec mon méné. Allez hop, ça n’en prend pas plus on coupe un bambou, confectionne des verres, sort la bouteille d’alcool de riz et c’est parti. C’est assis sur le bord de la rivière sous une touffe de bambou à se faire caresser par la brise et le soleil qu’on partagera un autre excellent moment en compagnie de nos hôtes. C’est incroyable à quel point nos vies ne se ressemblent pas. Le chef, il a tout son temps et le partage avec nous, simple voyageur de passage, le plus généreusement et chaleureusement du monde. À un moment, il me dit : « J’espère que tu te souviendras de nous une fois que tu seras rentré chez vous, dans ta grande ville à l’autre bout du monde ». S’il savait, à quel point des moments comme celui-ci peuvent être précieux pour des gens si différents et pareilles à la fois, il n’en douterait pas une seconde ! Une fois le fond de la bouteille trouvé, c’est bien calmement et le sourire aux lèvres qu’on entame la dernière portion du trek. Rien de bien difficile cette fois, on redescend tout simplement la vallée en suivant la rivière. Le seul petit défi consiste à la traverser de temps à autre. On découvre alors les pièges à poissons et une jungle des plus luxuriante. À l’arrivée nous attend un pont de bambou flottant duquel nous en profitons pour piquer une dernière plonge avant de remonter dans le tuk tuk en direction de Muang Kuah. Incroyable, c’est déjà la fin pour notre périple au nord du Laos. Prochaine étape, la douane de Diên Biên Phu en direction de Sapa. On n’aurait vraiment pas pu espérer mieux comme périple. Le nord du Laos est à l’unanimité un de nos plus grands coups de cœur de voyage à ce jour et on n’est pas près de l’oublier!!
2 Commentaires
Francine
4/30/2020 04:11:50 am
Vous êtes incroyable,merci de partager
Répondre
Nadeau,Josée
5/5/2020 07:41:47 pm
Je vous ai lu ce matin et quel plaisir j’ai ressentie! J’étais presque parmi votre famille...j’ai visité et rencontrer des gens d’une autre culture et partager le moment. Vous êtes de grands raconteurs. Les images parlaient d’elles mêmes.
Répondre
Laisser un réponse. |
AuteurKarine et Alex, amoureux de la vie et de leurs 2 magnifiques enfants! Archives
Août 2022
|


Flux RSS